2011-11-26

pour clerté un inédit rebotier

C'est un petit texte écrit pour Jean Clerté, qui a illustré le premier livre de Jacques Rebotier, Plages (Brandes, 1988), et aussi le CD du même nom. 

Je m’enfonce dans la jungle. J’y vois des replis colorés et mentaux. Les bêtes m’assaillent. La lente humidité nous saisit. Elle s’insinue sous la peau de nos os. Je tressaille. Un serpent vif et jaune tombe à mes pieds. Un ressort oublié. Tout ce qui m’entoure est étrangement découpé, se détache du fond, ressort du décor. Des fauves restent tapis dans l’ombre. Une liane m’évapore. Je suis dans le monde des à-plats, des teintes moites. Clarté. Mauve nuit, détouré. De loin en loin, un relief surgit, vous saute à l’œil. Presque une caisse. Je rentre dans cette caisse, m’assieds, m’y installe. On sonne. Des animaux blancs et ligneux font cercle autour de moi, se taisent. Je leur parle à l’oreille. Ils ont une forte odeur d’enfance. Qui nous sortira de leur présence ? Je sens leur haleine sur mon cou. La petite caisse est un tableau, j’y suis bordé comme dans un lit. On dirait, on dit que je suis mon propre reliquaire. Jean est aussi le nom de mon père. Je décroche le téléphone. Ou plutôt son combiné minable où chuchote une voix bleue, que je ne comprends pas. Je le regardais jouer avec le train électrique qu’il venait de m’offrir, un peu étonné. Je me suis vite replié sur les cubes. Cinq, six faces carrées, combinables, infinies. On ne m’a pas dérangé. J’ai continué. Cela générait des images fortes, des sons de toutes sortes, des odeurs cassées. C’est comme cela que j’ai rencontré Jean Clerté. Le peintre pense avec des ciseaux. Une petite scie lui sert à découper les cerveaux, étrangers animaux. Un tableau pense tout seul. Égoïne, sauteuse. Il avance à son temps, passe ma porte. On dit souvent que l’on entre dans une toile, je sens que c’est tout le contraire. J’écris ça dans la nuit, sans la moindre certitude de pouvoir me relire. J’écris ça sur la nuit. La mine n’est peut-être même pas sortie. Notre chat gris tient à occuper mes chevilles. Il m’applique avec insistance son point de non-fuite. Pèse de tout son long. De petites mouches griffent le papier de leurs pattes, me lutinent. J’imagine que le peintre pourrait peindre ainsi, les yeux presque fermés. Bondit de mon rêve un tigre exact, criblé de mouchetures. La nuit est de sortie. La nuit sort la nuit. Salut à Clerté. 
 Jacques Rebotier

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